Mardi 22 septembre '92
JN 9:00.- J'entame la dernière semaine. Dans l'une des niches extérieures de la chambre en face de la mienne, il y avait ce matin un gros cahier rempli, un journal, peut-être celui de la jolie jeune femme qui co-occupe a chambre d'en face. Grande était la tentation de mettre la main dessus.
Mary avait fait descendre ma cote auprès du gérant. Soni l'a remontée.
J'ai complètement négligé hier de prendre des nouvelles du référendum.
Je fais ici l'inverse de ce que j'avais fait au cours du voyage italien de '78. Alors nous avions voyagé beaucoup et le séjour à Urbino m'avait fait une forte impression parce qu'il était un arrêt exceptionnel.
(...)
Il y aurait aussi une note à faire sur le rapport entre le voyage touristique et le pèlerinage. A la lumière de ce que je vois ici, en particulier de ce que j'ai vu hier.
On retrouvait l'image de la statue, accoutrée de différentes manières (Krishna à la flûte, en gloire, etc.) dans des cadres en argent, avec des incrustations parfois, vendue dans d'innombrables échoppes au pied du temple. (L'autre produit touristique, c'est : "your name on a rice": ton nom microcospiquement gravé sur un grain de riz.)
Le charpentier m'a ramené à l'échoppe du bijoutier, il m'a fait signe d'attendre là Soni et je lui ai fait signe que j'allais faire un tour. J'ai fait deux, trois petits tours dans la ville. Il n'y avait pas un Occidental et on me regardait sans aménité. J'ai lu dans mes 2 guides, au retour, que le temple de Krishna à Nathdwara est interdit aux non-hindous. Lorsque j'en ai parlé hier soir à Soni, il a eu l'air étonné. Il m'a dit que non, que ce n'était plus ainsi. C'est curieux parce que les informations des guides sont généralement à jour.
Et puis je me suis installé dans l'échoppe du bijoutier pour écrire. Le bijoutier installé en face, un homme maigre avec des cheveux blancs, une face osseuse, des grands yeux un peu exorbités, un pyjama gris et une marque vaishnavite sur le front, me dévisageait sans sourire. Lorsque Soni est arrivé, je n'avais pu amener mon journal jusqu'au temple.
Nous avons repris la voiture. Une famille de cochons, pas si sales que ça, s'ébattait autour. Au moment de sortir du parking nous avons dû laisser passer un troupeau de vaches, de belles vaches auburn que nous avons suivies. Ce sont les vaches du temple m'a dit Soni. J'ai vu une jeune fille toucher une de ces vaches puis porter la main à son front en signe de respect. Nous ne sommes pas sortis tout de suite de Nathdwara, nous avons retraversé le vallon et nous nous sommes arrêtés dans un faubourg, un village de maisons blanches qui m'a rappelé la Sardaigne. C'est là qu'habite la fille du charpentier. J'ai oublié de dire qu'en ville nous avions embarqué un autre homme (quarantaine d'années). Le charpentier est d'abord entré dans la maison (c'est-à-dire la cour, par une porte blanche encadrée par les traditionnelles peintures: un garde et un éléphant, de part et d'autre de la porte). Puis il a fait un signe vers la voiture. J'ai demandé à Soni : "We go ?". Il a eu un sourire un peu gêné, et de sa voix peu audible : "No, you stay.". Il est entré et je suis resté avec le troisième homme. J'ai regardé les alentours et je suis retourné m'asseoir dans la voiture. J'ai fait un dessin pas très réussi. Un jeune homme est entré dans la maison et a fait signe au troisième homme de venir. J'ai fini mon dessin. A ce moment les hommes sont sortis de la maison et l'un d'eux est venu m'apporter une tasse de thé.
Lorsque nous sommes repartis, il y avait une femme très belle dans l'embrasure du portail. Sans doute la fille du charpentier.
11:45. - Je suis redescendu dans ma chambre. J'ai écrit un bout pour B. Un bout d'Himachal. Et puis je suis sorti. Il était convenu avec Mary que je passerais la prendre entre 10 et 11 pour l'amener chez Soni. Je suis allé à la pension Leehar. Mary n'était pas réveillée et le propriétaire de la pension m'a dit qu'elle n'était pas bien. Elle s'est tout de même assez réveillée pour me faire entrer. Elle s'est couchée très tard, au petit matin
Elle a passé la nuit avec les jeunes Anglais (sans la jolie jeune fille, qui est, paraît-il très malade, stomach). Ils ont erré dans les rues d'Udaipur entre trois et quatres heures du matin, après avoir beaucoup fumé, à la recherche d'un endroit où boire du chai.
J'ai pris son appareil photo et je l'ai laissée se rendormir. J'ai fait quelques photos de l'hôtel (un superbe martin-pêcheur vient de passer rasant la surface du lac) et je suis revenu ici, dans ma chambre, sur mon écritoire au-dessus du lac. Je vais reprendre la lettre à B...
J'ai demandé à des Français, là, s'ils étaient au courant des résultats du référendum. deux m'ont répondu que non et un troisième m'a dit qu'il avait vu sur un écran de télévision 51% pour le oui et 49% pour le non. Sans garanties.
J'ai regardé les jambes de Mary, elle a de belles jambes, juste qu'il y a longtemps qu'elle ne s'est pas épilée. Son visage est parfois beau, parfois trop rude, elle ressemble un peu à Gérard M. Tout à l'heure elle a dit quelque chose que je n'ai pas bien compris, elle avait l'air de me trouver drôle, bizarre. Puis elle a dit que j'avais de beaux yeux, elle m'a demandé si je le savais, je lui ai répondu que je le savais. Avant-hier soir, il y a eu un petit dialogue dont je ne suis pas sûr d'avoir saisi le sens. Elle a dit que deux personnes pourraient dormir dans ma chambre (nous parlions de ses problèmes de chambre), je lui ai dit que oui, un couple. Elle a souri en hochant la tête et a dit : "A couple, yes.".
Vincent, que je dois voir ce soir (je n'ai pas terminé mon compte-rendu) me disait que les villages ici, c'était comme en Afrique, sauf la religion.
Il m'a demandé des renseignements très précis sur la France, sur le coût de la vie en France. Sur les possibilités de visa touristique. Il a essayé de calculer avec mon aide combien lui reviendrait un séjour d'une semaine à Paris.
Tout ce que je peux espérer, c'est qu'il me reste assez de mémoire en France, pendant que je ferai la saisie de ces notes.
Une hirondelle s'est posée un moment sur un fil au-dessus de l'eau devant ma fenêtre, tout près. Très jolie: le dessus de la tête rouge vif, comme une petite casquette plate, le dessous de la tête et le ventre blanc immaculé et le manteau bleu nuit avec des reflets soyeux et métalliques, deux très longues plumes en antennes derrière la queue.
Des nénuphars (?) flottent, passent doucement, l'eau du lac est verte, opaque et très sale.
C'est curieux comme l'odeur de l'Inde est peu forte ici, à Udaipur.Lors de ma promenade au-dessus de Manali, je l'avais retrouvée, forte, dès que, redescendant de la montagne, je me suis trouvé approcher Old Manali, cette odeur de l'Inde.
Ce carnet est déjà fini. Il ne me reste plus que le note-book à spirale que j'avais acheté comme back-up à Manali, au Book-Worm 2.
Comme je suis bien ici, à écrire, j'y passerais volontiers la journée.
[carnet à spirale Aligaan], 14:45
De retour dans ma chambre, j'ai une paire d'heures devant moi. Il fait assez chaud aujourd'hui. Mary est dans la chambre d'en face, je l'entends causer photo avec le jeune Anglais roux. Ça m'a donné l'occasion de jeter un coup d’œil à la chambre: un bordel inimaginable et il semble que ce qui me servait d'écritoire y serve de lit. Et au milieu de ce bordel des livres, beaucoup de livres : T.S. Eliott, Auden, Joyce, Tolstoï (Anna Karenina) et le volume 1 d'une histoire de l'Inde.
J'imagine leur vie ici: ils sont quatre Anglais, à peine plus de vingt ans, trois garçons, beaux, et une très jeune femme, adorable. Ils passent leurs nuits à fumer du haschisch et à errer dans les rues de la ville, au milieu des vaches endormies, à la recherche d'un endroit où boire du thé. Et ils ne trouveront qu'une échoppe crasseuse. Et lorsqu'ils se réveillent, tard, ils passent leurs journées à lire, les classiques modernes de la littérature anglo-saxonne, de la poésie.
C'est une bonne façon de passer le temps. J'aurais un fils de vingt ans, je l'enverrais passer un an en Inde, si possible avec quelques amis choisis.
Hier (?) en feuilletant le Nouvel Obs j'ai eu une poussée de nostalgie à m'évoquer la littérature française. Mais ce que font les jeunes Anglais ici, je ne pourrais pas le faire, je ne crois pas que ce soit un lieu pour lire la littérature française. C'est ce que je m'imagine. Qu'on pourrait faire, nous, la même chose au Maroc ou en Tunisie (à condition de trouver de telles conditions de séjour), et qu'il serait inadéquat d'y amener Eliott.
Je disais hier à Soni que les traces de présence britannique n'étaient pas trop évidentes ici mais il reste ça: le sentiment littéraire d'un bout d'histoire commune. Naipaul.
[lettre à B. (suite)]
La conversation à côté m'empêche de me concentrer sur ma lettre. Fermer la porte maintenant serait grossier et d'ailleurs insuffisant. Un médecin allemand, munichois, interviewé, essentiellement par Mary, d'abord une longue conversation à propos de la malade puis considérations générales où je reconnais l'éternelle plainte allemande d'être mal-aimé.
Un vol de rapaces très haut dans le ciel, vautours et buses, comme une tornade. Une petite araignée ne cesse de me sauter dessus puis de s'enfuir à toutes jambes.
22:00 - Jagat Niwas restau.
Il est tard, je n'ai pas soupé, j'ai une lettre sur le feu et je dois préparer mes affaires pour mon départ demain. Assez peu de chances que je puisse mener jusqu'au bout la narration de mon journal telle que je l'avait commencée. Alors fissa.
Après Nathdwara, Eklingji. Une ferveur d'un tout autre type. Temple de Shiva, les vendeuses d'offrandes. Les petits temples qui donnent à l'enceinte des allures de cimetière. 108 m'explique Soni.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire